Distinction entre Narcose et Hypnose

PHARMATERM

Bulletin terminologique de l’industrie pharmaceutique

Vol. 8, no 4, 1997

Des sédatifs aux narcotiques, ou comment ne pas s’endormir sur ses lauriers…

Dans le dernier numéro de Pharmaterm, nous avons abordé la distinction entre hypnose et narcose, ce qui nous conduit à étudier les termes hypnotique et narcotique et à évoquer l’origine de la confusion existant en ce domaine.

Bien que l’opium soit connu depuis l’antiquité pour ses propriétés analgésiques, les premières anesthésies, faites à l’éther, remontent au 19e siècle1.

Les techniques ayant évolué, on administre maintenant un cocktail de différentes substances, de manière que l’anesthésie soit optimale

avec le moins d’effets indésirables possibles : on fait ainsi appel aux dérivés synthétiques de la morphine et aux molécules apparentées, aux benzodiazépines et aux barbituriques, aux anesthésiques intraveineux ou par inhalation ainsi qu’aux bloqueurs neuromusculaires (substances curarisantes).

Les benzodiazépines et les barbituriques peuvent appartenir à deux classes pharmacologiques, les sédatifs-hypnotiques (sedative-hypnotics) et les hypnotiques (hypnotics).

Les sédatifs-hypnotiques permettent de mettre le patient en état de sédation lors de la phase de prémédication et lors de l’induction de l’anesthésie.

Les hypnotiques (hypnotics) proprement dits sont plus puissants ; ils « provoquent un sommeil aussi proche que possible du sommeil physiologique, à des doses très voisines de leurs doses sédatives, ce qui les distingue des tranquillisants 2»; « l’effet recherché est de faciliter l’installation et le maintien du sommeil chez le mauvais dormeur, indépendamment de l’origine de l’insomnie3».

Ces deux groupes de médicaments, largement prescrits en dehors de l’anesthésie, comprennent d’autres agents moins fréquemment utilisés.

Il est important de remarquer que la distinction entre hypnotiques et sédatifs est quelque peu artificielle, car c’est souvent l’utilisation principale du médicament (qui est étroitement liée à son index thérapeutique) qui le fait appartenir de préférence à l’un ou à l’autre groupe4,5.

Ce bref aperçu nous explique l’origine de la confusion entre hypnose et narcose : c’est en effet le terme hypnotique qui, se rapportant à une classe pharmacologique, a favorisé le terme hypnose pour nommer le sommeil artificiel.

Cependant, hypnotic et son équivalent français hypnotique, bien qu’ayant le même champ sémantique, sont tous deux polysémiques.

Ainsi, le Dorland’s Illustrated Medical Dictionary indique : «1. inducing sleep. 2. pertaining to or of the nature of hypnotism. 3. a drug that acts to induce sleep6».

En français, selon les dictionnaires, on trouve : « 1° Syn. hypnogène, somnifère. Qui provoque le sommeil […]. 2° Qui concerne l’hypnotisme7» ; « Qui se rapporte à l’hypnotisme. Ex. : état hypnotique. 2) a. et m. Se dit d’un médicament qui provoque le sommeil : Syn. : somnifère, soporifique8».

Aussi bien en anglais qu’en français, les termes hypnotic et hypnotique suscitent donc une certaine confusion.

Par conséquent, en dehors de la désignation des classes pharmacologiques des hypnotiques et des sédatifs-hypnotiques, pour laquelle l’usage fait loi, il serait sage d’éviter l’adjectif hypnotique pour qualifier une substance quelconque pouvant entraîner le sommeil.

Quels sont alors les adjectifs appropriés? Servin propose une solution intéressante : il utilise narcohypnotique pour désigner les agents plus puissants que les benzodiazépines utilisés lors de l’anesthésie, tels que certains barbituriques (thiopental) et les anesthésiques (propofol).

Ce terme présente plusieurs avantages : il rend compte de la différence entre la simple sédation et l’endormissement (puissance d’action) ; de plus, il permet de faire le lien avec la narcose et d’éviter la confusion avec hypnose.

Enfin, il permet d’éviter de qualifier un anesthésique (le propofol, p. ex.) d’hypnotique, ce qui n’est pas juste sur le plan strictement pharmacologique9, puisque nous avons vu plus haut que ce mot a trait à une classe de médicaments, ou de narcotique, terme que nous allons aborder un peu plus loin.

Par ailleurs, dans les deux langues, il existe un terme monosémique pour caractériser un médicament ou un procédé provoquant le sommeil : hypnogenic et son équivalent français, hypnogène.

En effet, ce mot signifie « qui provoque le sommeil8», sans qu’il soit question

d’hypnotisme, le Garnier-Delamare nous précisant qu’il est synonyme d’hypnotique dans sa première acceptation7.

Une recherche rapide dans Medline nous indique toutefois que hypnotic est prédominant aux États-Unis, tandis que hypnogenic est surtout trouvé dans des articles émanant d’auteurs européens et de certains auteurs canadiens.

M. Jouvet nous confirme par ailleurs qu’hypnogène est utilisé par les spécialistes du sommeil pour désigner les substances augmentant la durée du sommeil ou favorisant son apparition10.

Enfin, bien que le terme ne soit pas encore entré dans le langage courant, il nous signale que l’on emploie de plus en plus le terme chronobiotique10 (chronobiotic11) pour des substances agissant par l’intermédiaire de l’horloge circadienne, comme la mélatonine.

En conclusion, pour désigner l’effet de médicaments, plutôt que de parler d’effet hypnotique12, qui désigne, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, un effet entraînant un état de sensibilité à la suggestion, il serait possible d’utiliser effet hypnogène.

Même s’il est étymologiquement proche d’hypnotique, hypnogène, du fait de sa monosémie consacrée par l’usage, permet de qualifier toute substance provoquant un sommeil artificiel proche du sommeil physiologique, incluant, comme le mentionne M. Jouvet, certains peptides.

On peut enfin noter l’existence de synonymes (noms et adjectifs), tels que somnifère13,14,15 et soporifique13,15, qui semblent toutefois relever d’une langue plus usuelle.

L’emploi de narcotique et de narcotic (adjectifs et substantifs) est souvent confus dans les deux langues.

Tout comme le premier sens consigné dans le Dorland’s (« pertaining to or producing narcosis 16»), la définition du Dictionnaire médical (« qui produit la narcose 17») ne rend pas compte de l’usage actuel, car aucune substance n’est plus utilisée à elle seule pour induire la narcose en anesthésie.

Il s’agit d’un sens archaïque pour lequel nous n’avons trouvé aucun contexte récent. Celle du Dictionnaire des termes de médecine est meilleure, bien qu’un peu vague (« se dit des substances qui produisent un assoupissement, une résolution musculaire et un engourdissement de la sensibilité pouvant aller jusqu’à l’anesthésie 18») et correspond au deuxième sens du Dorland’san agent that produces insensibility or stupor ») qui, de plus, précise : « applied especially to the opioids, i.e., to any natural or synthetic drug that has morphine-like actions16».

Toutefois, le Dorland’s ne rend pas compte de l’usage maintenant prédominant en anglais de narcotic, à savoir la désignation des drogues illicites aussi bien aux États-Unis (Harrison Narcotic Act19) qu’au Canada (Narcotic Control Act20), ce qui correspond à stupéfiant, en France21,22,23,24 comme au Canada (Loi sur les stupéfiants25) ou, plus couramment, à drogue24.

Plusieurs auteurs soulignent que l’emploi de narcotic dans ce contexte est une aberration sur le plan pharmacologique, puisque ces agents englobent des substances telles que la cocaïne et le cannabis qui ont des propriétés très différentes de celles de l’opium, alors qu’en français, comme nous venons de le voir, les drogues illicites sont appelées stupéfiants, un terme sans connotation pharmacologique21,26.

Et pourtant, le Larousse médical d’une part, propose stupéfiant comme synonyme de narcotique et, d’autre part, inclut dans les narcotiques certains hypnotiques et anxiolytiques27.

Certains auteurs anglophones, considérant que narcotic relève de plus en plus du domaine juridique et désigne maintenant les substances entraînant une dépendance pharmacologique19,28, jugent son emploi en pharmacologie inutile28.

C’est peut-être pour des raisons semblables que certains auteurs francophones semblent hésiter à employer narcotique pour désigner l’opium et ses dérivés, craignant sans doute, sous l’influence de l’anglais, une confusion avec stupéfiant29,30.

La source de cette confusion vient en effet de ce que les substances comme l’opium, qui entraînent une somnolence et donc qualifiées de narcotiques au sens premier du terme, ont été les premières à être contrôlées en raison de la dépendance qu’elles provoquent21.

Par ailleurs, l’opium, dont on tire la morphine, ainsi que les dérivés semi-synthétiques et les analogues synthétiques de cette dernière se distinguent par leurs propriétés analgésiques.

Aussi, en anglais, ces substances sont nommées narcotic analgesics31, opioid analgesics26 ou opioids19*.

Certains auteurs francophones les désignent par analgésiques narcotiques32, terme consigné dans le Dictionnaire de médecine Flammarion33 et le Dictionnaire des termes de médecine34.

Ces analgésiques agissent directement sur le système nerveux central, par opposition aux analgésiques antipyrétiques32,33,34, qui agissent à la périphérie.

Selon d’autres sources, l’opium et ses dérivés sont nommés analgésiques morphiniques35, morphiniques29 ou opianalgésiques30, nouveau terme proposé pour remplacer analgésiques narcotiques.

Ce groupe de substances comprend donc l’opium, les substances extraites de l’opium, comme la morphine, les dérivés semi-synthétiques et les analogues synthétiques de la morphine†.

Conclusion

Les données sont souvent contradictoires et la terminologie est peu cohérente, parce que le point de vue varie : lorsque des agents peuvent être désignés en fonction de leur structure chimique, de leur origine ou de leur activité thérapeutique, l’équivalence des dénominations peut devenir obsolète avec l’évolution des connaissances, laquelle a ainsi remis en question la terminologie établie en grande partie dans la première moitié du siècle.

Il est essentiel de garder cela à l’esprit afin de comprendre de quoi parle l’auteur, ce qui n’est pas toujours aisé.

Il faut souligner que souvent les ouvrages lexicographiques, même spécialisés, ont un certain retard sur les données scientifiques, et qu’il convient d’être prudent, surtout avec les ouvrages généraux.

À l’inverse, l’usage est loin d’être une référence à lui seul, car en l’absence de recommandations claires, les auteurs tendent à élaborer leur propre terminologie et, pour ce qui est des francophones, à être influencés par l’anglais.

Nous avons tenté de brosser un tableau de la situation actuelle et de proposer quelques solutions destinées à lever les ambiguïtés.

Toutefois, celles-ci ne pourront l’être définitivement que lorsqu’un comité international (composé, espérons-le, de chercheurs et de spécialistes de la langue) se penchera sur le problème, aussi bien en anglais qu’en français, et le réglera sur la base de données pharmacologiques, physiologiques, moléculaires et linguistiques récentes.

‡SNC: système nerveux central

Sylvie Vandaele, traductrice.

Nous remercions Madame Geneviève Loslier, le docteur Jacques Pelletier et le professeur

Michel Jouvet pour leur collaboration au présent article.

 

* Pour des raisons d’espace, nous avons volontairement laissé de côté la terminologie des substances dérivées de l’opium et de la morphine, car les auteurs ne s’accordent pas sur l’emploi de opiate (opiacé) et de opioid (opioïde).

Les dictionnaires médicaux n’apportent que peu d’aide en ce domaine.

Ainsi, selon certains, opioids est un terme générique remplaçant narcotic analgesics19, alors que selon d’autres, il s’agit des morphiniques de synthèse31.

† Selon un auteur anglophone, le groupe des narcotic analgesics englobe aussi les endogenous opioids ou opioid peptides19, qui correspondent aux morphines endogènes, de structure peptidique (les enképhalines, les endorphines, la dynorphine), également appelées peptides morphinomimétiquespeptides opiacés ou opioïdes36.

Il est intéressant de remarquer que c’est le repliement de la chaîne peptidique des morphines endogènes qui confère à ces dernières la même apparence tridimensionnelle que celle des morphiniques, lesquels sont de structure aromatique, donc très différente : tous ces agents peuvent ainsi, bien qu’avec une affinité variable, reconnaître la même famille de récepteurs.

Références

  1. Anesthesiology, ss la dir. de T.J. DeKornfeld, New York, Elsevier Science Publishing, 1986, p. 3-11.
  2. Kernbaum, S., Dictionnaire de médecine Flammarion, 5e édition, Médecine-Sciences, Paris, Flammarion, 1994, p. 448.
  3. Pharmacologie clinique – bases de la thérapeutique, ss la dir. de J.-P. Giroud et coll., Paris, Expansion Scientifique Française, 1988, p. 1107.
  4. Principles of Medical Pharmacology, ss la dir. de H. Kalant et W.H.E. Roschlau, Toronto, Decker, 1989, p. 255.
  5. Anaesthesia, ss la dir. de W.S. Nimmo et coll., Boston, Blackwell Scientific Publications, 1989, p.33.
  6. Dorland, W.A.N., Dorland’s Illustrated Medical Dictionary, 28e édition, Philadelphie, Saunders, 1994, p. 803.
  7. Delamare, J. et coll., Dictionnaire des termes de médecine, 24e édition, Paris, Maloine, 1995, p. 458.
  8. Manuila, L. et coll., Dictionnaire médical, 6e édition, Abrégés, Paris, Masson, 1995, p.199.
  9. Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Anesthésie-Réanimation, Paris, Éditions Techniques, 1995, 36-369-B-10, p. 1.
  10. Jouvet, M., Communication personnelle.
  11. Psychopharmacology, 1995, vol. 118, p. 385.
  12. Encyclopédie Médico-Chirurgicale, Anesthésie-Réanimation, 36-369-B-10, op. cit , p. 5.
  13. Kernbaum, S., op. cit., p. 794.
  14. Delamare, J. et coll., op. cit., p. 859.
  15. Manuila, L. et coll., op. cit., p. 387-388.
  16. Dorland, W.A.N., op. cit., p. 1101.
  17. Manuila, L. et coll., op. cit., p. 267.
  18. Delamare, J. et coll., op. cit., p. 629.
  19. Anaesthesia, op. cit. p. 134.
  20. Health Protection and Drug Laws, Educational Services, Health Protection Branch, Department of National Health and Welfare, Ottawa, Canadian Government Publishing Centre, 1983, p. 10.
  21. Nahas, G., La drogue – Bilan scientifique et médical, Propriétés, Effets, Paris, F.-X. de Guibert, 1994, p. 12.
  22. Kernbaum, S., op. cit., p. 811.
  23. Delamare, J. et coll., op. cit., p. 880.
  24. Manuila, L. et coll., op. cit., p. 400-401.
  25. Les médicaments, la santé et la loi, Services éducatifs, Direction générale de la protection de la santé, Ministère de la Santé nationale et du Bien-être social, Ottawa, Centre d’édition du gouvernement du Canada, 1983, p. 12.
  26. Principles of Medical Pharmacology, op. cit., p. 214-215.
  27. Naudin C. et Grumbach, N., Larousse Médical, Paris, Larousse, 1995, p. 687.
  28. Goodman & Gilman’s The Pharmacological Basis of Therapeutics, ss la dir. de J.G Hardman et L.E. Limbird, 9e édition, New York, McGraw-Hill, 1996, p. 521.
  29. Pharmacologie clinique – bases de la thérapeutique, op. cit., p. 1010.
  30. Pharmacologie – des concepts fondamentaux aux applications thérapeutiques, ss la dir. de M. Schorderet, Genève, Éditions Slatkine, 1988, p. 321.
  31. Cox, T.C. et coll., Drugs and Drug Abuse – A Reference Text, Toronto, Addiction Research Foundation, 1983, p. 105.
  32. Cohen, Y., Pharmacologie, 3e édition, Abrégés, Paris, Masson, 1990, p. 131.
  33. Kernbaum, S., op. cit., p. 46.
  34. Delamare, J. et coll., op. cit., p. 38-39.
  35. Revue du Praticien, vol. 46, 1996, p. 1393-1398.
  36. Delamare, J. et coll., op. cit., p. 606.

Mise en page et reproduction — Imprimerie Mackay Inc.

Dépôt légal — 1er trimestre 1990 ISSN 0847 513X

Nous remercions Christiane Martineau, term. a., pour sa collaboration à la rédaction du bulletin Pharmaterm. Copyright 1997© Tous droits réservés.

Le contenu de cette publication ne peut être reproduit en tout ou en partie sans le consentement écrit du Groupe traduction. Les opinions exprimées dans cette publication n’engagent en rien l’ACIM.

Ont collaboré à ce numéro de Pharmaterm :

Johanne Brisson, Hoffmann-La Roche Ltée

Lucie Larose, SmithKline Beecham Inc.

Geneviève Loslier, Glaxo Wellcome inc.

Michelle Pilon, Schering Canada inc.

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Date de dernière mise à jour : 07/11/2011

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